Article paru dans la Gazette des Communes :

La professionnalisation du personnel politique, mise en lumière par le débat sur le cumul des mandats et la transparence, est devenue massive avec ses codes, ses filières et ses intérêts corporatistes mais problématique car porteuse de "conservatismes", selon experts et acteurs interrogés.

La politique s’est transformée en métier avec l’instauration en 1848 d’une indemnité législative en même temps que le suffrage universel, démocratisant un accès à la représentation nationale auparavant monopolisé par les notables fortunés.

Cette professionnalisation s’est développée avec l’émergence des partis politiques et « ce mouvement ne s’est jamais arrêté » devenant « un phénomène massif », analyse Marion Paoletti, politologue (université de Bordeaux) « à un tel point qu’on peut se demander si ce n’est pas dysfonctionnel par rapport à la démocratie ».

Une inflation d’élus - Avec la décentralisation qui a multiplié les espaces politiques, le développement et la complexification de l’Etat et des administrations territoriales, le nombre d’élus et leur charge de travail se sont considérablement accrus.

« La professionnalisation s’impose désormais à l’ensemble du milieu politique » et « est davantage une activité différenciée, spécialisée, permanente et rémunérée », relève Daniel Gaxie (Université Paris 1) dans « les enjeux citoyens de la professionnalisation politique » (La Découverte).

Les spécialistes notent une tendance des hommes politiques à constituer, à gauche comme à droite, par le jeu des carrières électorales une « caste » « repliée sur elle-même » dont la longévité est assurée par le cumul des mandats, la maîtrise des appareils politiques…

« Il y a une logique de fermeture de la politique par ceux qui en font, on est à peine élu qu’on est dans la prochaine élection, on peut se demander s’il y a encore un temps de gouvernement », analyse le juriste Dominique Sistach (université de Perpignan).

« Les vrais gens pensent qu’ils ne sont pas compétents » - Le site « Vie Publique », qui dépend des services du Premier ministre, écrit qu’ »il existe une caractéristique de la vie publique française qui ne se retrouve pas dans les autres pays européens: nombre d’élus commencent une carrière sur le plan local (municipal puis départemental ou régional) pour ensuite accéder à des fonctions nationales. Mais lorsqu’ils parviennent à ce niveau, ils ne se défont généralement pas de leur mandat local qui leur permet de conserver une implantation locale et peut servir de base de repli ».

« Se consacrer à sa tâche à plein temps, acquérir des compétences c’est bien, le problème ce sont des carrières qui structurent toute une vie, de 16 à 77 ans », déplore Marion Paoletti.

Philippe Braud, du Cevipof (centre de recherche de Sciences Po), juge qu’il « faut de bons professionnels » car la « professionnalisation est incontournable ». « Quoi qu’on en dise, la crainte de perdre des élections est le commencement de la sagesse démocratique des représentants », estime-t-il.

Ce n’est pas l’avis d’Erwan Balanant, conseiller municipal MoDem à Quimperlé et tête de liste aux prochaines municipales, photographe et réalisateur, qui milite contre la professionnalisation politique: « Si on ne fait que de la politique on s’assèche très vite, on peut parfaitement maîtriser les dossiers en ayant fait autre chose. Cela freine l’engagement citoyen, les vrais gens pensent qu’ils ne sont pas compétents ».

Montée en puissance des cadres - Toutes les études relèvent d’ailleurs une homogénéisation de l’origine sociologique des élus avec une montée en puissance des cadres et des fonctionnaires au détriment des classes populaires. Le Sénat ne compte que deux ouvriers et l’Assemblée nationale aucun.

Le personnel politique est recruté selon une logique interne, de plus en plus parmi les assistants parlementaires, comme François Fillon (UMP), Barbara Pompili (EELV), les « permanents » de partis politiques – Jean-Christophe Cambadélis (PS), Guillaume Larrivé (UMP)…) -, ceux passés directement des mouvements de jeunesse à des fonctions politiques – Delphine Batho (PS), Alain Madelin, Manuel Valls, Benoist Apparu (UMP)…

« Les diplômés de Sciences Po irriguent les cabinets des collectivités, les cabinets ministériels. On a adapté nos formations, l’offre se rationalise », explique également Marion Paoletti pointant le cursus « métiers du politique », à Paris et Bordeaux.

Quel regard portent les quelques parlementaires issus de la société civile sur cette évolution? Laure de la Raudière, qui a adhéré à l’UMP fin 2006, estime avoir apporté son « expertise de chef d’entreprise » à des députés qui « sous-estiment ce que vous pouvez leur apporter » et « sont trop généralistes ». La sénatrice Esther Benbassa, universitaire et adhérente à EELV depuis 2011, est « ahurie » d’entendre ses collègues qualifier souvent ses propositions de « révolutionnaires ».

« La plupart ont peur de ne pas être réélus, cela limite leur liberté d’expression, nourrit le conservatisme. Moi, je suis venue pour changer les choses », peste-t-elle. Laure de la Raudière critique également un « très grand conservatisme de reproduction ». « La société a bougé plus rapidement que le fonctionnement des institutions, il faudrait que la vie politique passe réellement au 21e siècle », juge-t-elle.